Des transports bien peu amoureux
Le transport est une question essentielle et complexe des politiques de la ville. Cette question est indissociable des mécanismes économiques et sociaux, des politiques d’aménagement du territoire et des choix comme des contraintes de vie quotidienne. Nous nous déplaçons de plus en plus en voiture, ce qui engendre pics de pollution désormais réguliers, embouteillages, pertes de temps et épuisement des ressources naturelles. Après avoir été un merveilleux outil de liberté, la voiture est de plus en plus une contrainte pour tous mais plus particulièrement pour les habitants des quartiers périphériques.
Un usage de plus en plus contraint
Nous savons depuis longtemps que la spéculation foncière joue un rôle prépondérant dans l’étalement urbain (on en parlait déjà au XIXe siècle). Mais aujourd’hui il ne s’agit plus uniquement de « bonnes affaires foncières » d’individualités profiteuses ; les grands groupes du bâtiment ont industrialisé les formes d’aménagement spéculatif. Depuis la fin des années soixante-dix, ils construisent de plus en plus de lotissements pavillonnaires hors la ville. Habiter dans ce type de « quartiers » – c’est un abus de langage car il s’agit moins de quartiers que de hameaux souvent au milieux des champs – suppose d’avoir deux ou trois voitures, voire quatre lorsque les enfants sont devenus adultes et restent au domicile parental (de plus en plus souvent). La spéculation et l’étalement « urbains » engendrent donc un trafic accru à tous les sens du terme : financier et automobile. Mais le marché n’est pas le seul responsable, n’est pas le seul (f)acteur en cause. Si les habitants de La Coudraie revendiquent de plus en plus de relations entre leur «quartier» et le centre ville, c’est que, précisément, leur cité n’est pas un quartier de Poissy, encore moins une «cité» au sens étymologique du terme. A l’image de centaines de « quartiers » en France, La Coudraie est physiquement séparée du reste de l’agglomération : elle est en soi une petite agglomération sans être une ville ni un village. Les cités enclavées ou périphériques, uniquement reliées au centre-ville par le nerf de la ligne de bus sont très nombreuses. Cette séparation géographique, si mal vécue par les habitants, a fait l’objet de choix politiques antérieurs d’autorités publiques et non pas seulement de décisions d’opérateurs privés tels que les entreprises ou les spéculateurs : il fallait, on le sait, loger la main d’oeuvre des grandes usines locales.
Une mise en abîme qui abîme
Comme un jeu de miroir renvoyant l’image à l’infini ou comme une mise en abîme, à Poissy et dans d’autres villes telles que Mantes, c’est précisément pour abriter le personnel des usines fabriquant des voitures que ces quartiers générateurs de trafic et créateurs de besoins ont surgi. On sait bien que La Coudraie, une grande partie de Beauregard, mais aussi des cités de Chanteloup, Carrières ou Vernouillet ont cette fonction, ou l’avaient au départ. Poissy est largement le produit de cette histoire indissociable de celle de Simca-Chrysler puis Peugeot, tout comme le Val Fourré de Mantes appartient à l’histoire de Renault. Les ménages multimotorisés se multiplient à grande vitesse selon le Recensement et, aujourd’hui, entre 30 et 40 % des familles d’ouvriers ou d’employés ont plusieurs voitures. Si les grandes usines créent les grandes cités, depuis le XIXe siècle, c’est pour des raisons de rendement des grandes structures. Si les cités sont périphériques, c’est pour des raisons de coût des terrains inférieur loin des centres. Ces centres où les classes moyennes ou supérieures aiment habiter. Elles peuvent ainsi bénéficier de l’offre urbaine de proximité et s’offrir le luxe de satisfaire certaines exigences de la vie quotidienne à pied, se promener en léchant les vitrines des commerces qui résistent à l’implantation de grandes surfaces, elles-mêmes périphériques. Ces dernières engendrent encore plus le besoin de voiture : il est difficile et désagréable de se rendre à Chambourcy ou Orgeval à pied… Cette histoire est celle de toutes les villes industrielles. Elle tend à s’épuiser de nos jours car le malvivre des habitants de ces quartiers est devenu patent. Outre les problèmes sociaux et personnels qui se manifestent là où les élus et les usines ont concentré une main d’oeuvre supplémentaire. Avec les délocalisations de la production et la mondialisation du marché, la vie quotidienne devient de plus en plus difficile à mesure que les commerces ferment et que les enfants grandissent. C’est pourquoi la «réhabilitation » d’une cité comme La Coudraie est délicate ; les élus préfèrent souvent tout raser.
Du concret plutôt que de belles déclarations
Une réhabilitation réelle et durable passe par l’implantation et la diversification des commerces de quotidienneté à côté de la pharmacie : boucherie, boulangerie, marchand de journaux, etc… Elle passe aussi par des services publics : poste, crèche, antenne administrative, etc.. Comme un quartier ne saurait enfermer ses habitants, qui doivent pouvoir aller travailler ou se divertir ailleurs, elle passe enfin et surtout par des lignes de bus en site propre ou de trams, des pistes cyclables et des trottoirs bordant des rues animées et non des allées désertes. Sans une véritable urbanisation entre ce qui devrait devenir un quartier progressivement reconstruit et le reste de Poissy, les problèmes des habitants continueront. On peut toujours rêver d’une telle politique, comme Martine Aubry qui déclarait vouloir « recoudre la ville » ou comme le disait avant elle Rocard dans sa belle Loi d’Orientation de la Ville (dite LOV, le transport deviendrait-il enfin « amoureux » ?) mais sans concrétisation… Les habitants veulent aujourd’hui du concret, pas de belles déclarations médiatiques et velléitaires. La droite au pouvoir sait faire une politique de droite ; à quand une gauche faisant une politique (de la ville)
VSV N°22 Eté 2004 Retour
___________________________________________________________________
Solidarités d’hier, d’aujourd’hui et de demain
Thème encyclopédique, la solidarité ne peut être ici abordée que sur le mode allusif en indiquant quelques jalons historiques importants. Dans le sens que nous lui connaissons d’interdépendance volontaire ou non entre des êtres, le terme apparaît assez récemment au XVIIe siècle et se stabilise au XVIIIe notamment dans le vocabulaire juridique*. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la notion de solidarité se généralise dans les textes constitutifs des grands débats sociaux. Elle accompagne souvent les thèmes de l’altruisme et de l’entraide qui font alors couler beaucoup d’encre. Ces vocables sont convoqués pour défendre les idéaux mutualistes au moment où le capitalisme le plus féroce bat son plein et où des intellectuels libéraux cherchent à fonder en nature l’idée de luttes de concurrence pour la vie sociale ; le darwinisme étant utilisé des deux côtés pour étayer des idéologies opposées.
Solidarité, solidarisme
Les premiers sociologues français intégrés à l’Université, tels que Durkheim, Mauss ou Bouglé, s’engageront à fond dans ce débat. Très liés aux socialistes et aux républicains radicaux, dreyfusards et amis de Jaurès, ils s’allient à tous ceux que fédère l’idée de solidarisme (terme de Léon Bourgeois) qui, au début du XXe siècle, tend à promouvoir une « troisième voie » entre marxistes et libéraux, entre la lutte des classes et la propriété individuelle. Il s’agit de montrer que, contrairement aux sociétés à base communautaire au sein desquelles la solidarité est réalisée au quotidien, de fait obligatoire, voire presque « mécanique », les sociétés dites « modernes », où la division du travail et les fonctions spécialisées se multiplient, sont intégrées par d’autres facteurs tels que les grandes valeurs fédératrices et les normes ou réglementations publiques qui les mettent en oeuvre. Les conditions de la solidarité y sont de plus en plus impersonnelles, maintenues volontairement, institutionnelles : la solidarité n’est plus alors seulement une obligation ordinaire de chacun à l’égard de son prochain mais aussi et surtout un droit exercé et garanti collectivement. A mesure que l’individu se détache des liens de proximité et des solidarités communautaires, la société lui tisse des protections, une coquille d’assurance sociale. La solidarité devient alors plus indirecte et son caractère d’obligation morale change de nature : de coutumier, il devient légal. Certes, l’entraide à l’échelle individuelle (de voisinage, dans la famille, entre amis, le don de soi plus ou moins bénévole, plus ou moins humanitaire, etc.) existe, voire se développe, en situation de difficultés ou face à la détresse à distance médiatisée, mais elle ne peut plus remplacer les systèmes d’assurance face aux risques sanitaires ou à la vulnérabilité sociale. Du point de vue plus politique, le solidarisme n’a véritablement d’intérêt que distingué du collectivisme. En effet, les libéraux, défendant une conception atomisée du lien social, ne se sentent pas vraiment concernés ; la droite tend à individualiser l’entraide, soit par la charité, soit par une assistance sociale considérée comme condition du maintien d’une structure de positions sociales dont l’inégalité est valorisée comme matérialisant le droit du plus fort et concrétisant le principe de luttes de concurrence entre individus. C’est plutôt au sein de la gauche que le débat instrumentalise la notion de solidarité. Les idées d’égalité des chances, de justice sociale, d’équité, de redistribution viennent alors supplanter celles d’égalité des conditions ou de propriété collective. On a un peu oublié aujourd’hui que ceux qui défendent le plus les systèmes de protection sociale, en particulier dans la filiation marxiste, n’ont pas toujours raisonné de la sorte… Jusqu’aux années 70, tout ce qui atténuait les inégalités sociales, tout ce qui aidait à vivre les plus démunis, était considéré par les révolutionnaires comme nuisible en tant que différant l’état d’implosion sociale engendré par des conditions matérielles bipolarisées à l’extrême : une lutte des classes soldée par une victoire du prolétariat était vécue alors comme la seule voie libératrice. Aujourd’hui, l’ensemble de la gauche – à l’exception de l’extrême gauche – s’est fédérée autour de cette idée de défense des droits sociaux ; c’est peut-être même ce qui caractérise le moins mal ce terme devenu très flou de «gauche ». Mais, à mesure que les gauches tolèrent l’idée de marché – et donc celle d’inégalités à compenser en permanence qui lui est consubstantielle – et que les droites ne remettent plus totalement en cause les acquis sociaux fondamentaux tels que les systèmes de retraite par répartition, une Sécurité sociale et une Assurance chômage dignes de ce nom – en dépit d’attaques permanentes portées à ces acquis –, un consensus mou commence à poindre autour de la notion de solidarité. La construction de l’Europe y contribue.
La solidarité à l’heure de l’Europe
Les trois quarts des Européens considèrent aujourd’hui que l’Europe est un espace de solidarité entre régions ; pas uniquement une zone de libre circulation de la main d’oeuvre et des marchandises comme se plaisent à le dire ses détracteurs. Avec cet élargissement spatial, la notion de solidarité fondée sur des droits gagne en profondeur temporelle puisque, en particulier par l’Europe, les valeurs du développement durable définies comme solidarité entre générations commencent à être admises par tous. Mais si son usage s’élargit et si elle gagne en extension, la solidarité, tant avec le Tiers monde qu’avec les générations futures, peut perdre en profondeur. De sorte que l’on peut craindre aujourd’hui les même affadissements ou démissions pour toutes les formes contemporaines de la solidarité que ceux connus par l’idée de République. Face à un consensus artificiel, le conflit est la seule garantie démocratique d’une redéfinition permanente des « besoins » au plus près des personnes ; les associations indépendantes ont un rôle essentiel à jouer à cet égard, tant pour identifier les problèmes sociaux que pour agir en toute liberté, y compris sur le terrain conflic signaler tuel. Au même titre que le syndicalisme1, malgré les processus de bureaucratisation, est la seule garantie d’un contrepouvoir en matière de travail, un développement solidaire authentiquement centré sur la qualité de la vie ne peut donc se maintenir dans la durée sans établir les conditions d’une contestation indépendante. C’est pourquoi la solidarité ne peut se passer de la vitalité de l’action. Un communiste célèbre2 a dit, à juste titre, que « l’union est un combat ». En le plagiant, on avancera la formule selon laquelle la solidarité est un combat quotidien à tous les niveaux : personnel, associatif, réglementaire. Il serait bon de ne pas l’oublier au moment de poser les fondations constitutionnelle de la construction européenne : ce n’est que par un rapport de forces favorable qu’une Europe sociale s’instituera réellement à côté d’une logique de marché à laquelle presque plus personne ne s’oppose réellement. A cet égard, la volonté de préserver la solidarité à court terme et de proximité (ou, pour ceux qui doutent subitement, de se donner une bonne conscience « de gauche » ?) risque de nuire profondément à la mise en place de conditions nécessaires à une solidarité beaucoup plus vitale, globale et durable…
* Selon le dictionnaire historique de Rey.
1 Aujourd’hui, un syndicat à fait de cette idée de solidarité le premier terme de son nom du côté du SUD : Solidaires, Unitaires et Démocratiques.
2 Georges Marchais.
VSV N°24 Hiver 2005
Retour
__________________________________________________________
«Violences urbaines» et violences sociales
Le phénomène des voitures brûlées dans les quartiers périphériques depuis le début du mois de novembre 2005 n’est pas nouveau, ni à l’étranger, ni ici. Durant l’été 1981, plusieurs centaines de voitures avaient brûlé, à peu près dans les mêmes quartiers, en France. Mais à l’époque, on n’avait pas noté d’affrontements directs avec les forces de l’ordre ou de violences sur les personnes. On appelait alors ce type de comportements des « rodéos ». On évoquait déjà la médiatisation accentuant l’événement, le renforçant par un effet de visibilisation des jeunes (un peu comme les tags sont une volonté expressive et identitaire). En 1981, rapporte Jazouli – qui est un sociologue marocain travaillant en France – les cités concernées, à peu près les mêmes qu’en 2005, abritaient de 40 à 60% de population immigrée, en particulier originaire d’Afrique et surtout des Maghrébins, qui composaient à peu près la moitié de ces immigrés.
Comment comprendre ce phénomène et son caractère apparemment cyclique ?
D’abord, il faut se libérer de la mise en scène et du vocabulaire des médias. La notion de « violence urbaine » est une simplification, une métonymie confondant le contenu et le contenant. La notion de ghetto n’est pas plus pertinente au regard des vrais ghettos juifs d’antan ou des ghettos socio-ethniques de dizaines de milliers d’Américains abritant 95% de noirs ou considérés tels (par exemple à Chicago). En France, si certains îlots sont plus homogènes que d’autres, il est très rare qu’on arrive à de telles extrémités, a fortiori à l’échelle plus globale d’un quartier. Par exemple, en Ile-de-France, l’analyse de la trentaine d’îlots très « sensibles », permet de constater 10 à 20% de ménages d’origine maghrébine avec quelques pointes à 30 ou 45%1. Beaucoup de membres de la classe populaire – voire de la classe moyenne – habitent ou ont habité ces quartiers. Mais, à la différence des Français de souche qui quittent assez souvent et rapidement la cité, les Etrangers d’origine restent plus,
d’où une homogénéisation paradoxale des quartiers : de plus en plus de nationalités (nouveaux Etrangers venus remplacer les Français partis) cohabitant avec de plus en plus de Français naturalisés ou nés en France mais de parents surtout (nord)Africains. Il s’agit donc d’événements concernant une catégorie particulière de la population et se déroulant dans les quartiers souvent périphériques d’habitat populaire les plus socioculturellement ségrégés. Il faut aussi se garder du déterminisme architectural : même si les quartiers verticaux de blocs sont moins vivants et agréables à vivre que les rues des vieux centres (l’absence de commerces et d’aménités rend la cité déserte aux heures creuses et la nuit), les violentes émeutes urbaines répétées à Los Angeles forconcernent des individus, très comparables socialement aux jeunes Français en question, mais habitant tous des maisons individuelles avec jardinet… A propos des événements de 1981, alors que la gauche venait d’arriver au pouvoir, Adil Jazouli2 évoquait la « rage » des jeunes. Ces derniers semblent bien être la génération précédente, peut-être les parents, des jeunes concernés par les faits de 2005. Aux « sauvageons » du ministre de l’Intérieur de l’époque (Chevènement), succède la « racaille » de l’actuel ministre (Sarkozy) : un même vocabulaire méprisant par ethnocentrisme pour deux ministres bien différents… Au-delà des événements originels (d’ailleurs analogues, puisque des jeunes sont morts en relation avec une poursuite policière dans les deux cas) et des hypothèses de contrôle par des agitateurs islamistes ou par des chefs de gangs s’appuyant sur le commerce de la drogue, c’est ’arrière- plan socio-urbain sur lequel il convient d’insister si l’on veut approcher convenablement le phénomène.
La rivalité des performances
Le sentiment de rage, qui existait déjà en 1981, pour cause de marginalisation (échec scolaire et difficulté d’insertion professionnelle) est aujourd’hui le même mais redoublé et accentué par l’absence
de perspectives et le décalage entre les valeurs de socialisation et les conséquences concrètes sur le terrain. La grande différence entre les deux générations est que celle de 2005 a en tête l’expérience des aînés dont beaucoup ont suivi et terminé des études, y compris universitaires (quelques fois avec succès), avec rarement des postes de niveau de qualification adaptés à la clé. Le nom et le visage, des (nord)Africains d’origine, de même que leur faible réseau relationnel, ne favorisent pas l’embauche. Le sentiment éprouvé, audelà de l’écoeurement, est souvent celui de l’inutilité de l’investissement scolaire, lourd et aux bénéfices très incertains ou différés, face aux gratifications immédiates, sonnantes et trébuchantes, de la position de dealer. L’interprétation la plus réaliste des
événements de 2005 est finalement celle d’un comportement fataliste que redoublent la médiatisation et la logique de concurrence entre cités par médias interposés : la rivalité des performances. Néanmoins, ces comportements ressemblent à une proto-conscience de classe, comparable aux casses de machines dans certaines usines au XIXe siècle, lesquelles ouvriront à la conscience de classe et au mouvement ouvrier. En effet, toute société démocratique garantit aussi une souplesse minimale dans la contrainte de respect des normes et dans les possibilités de mobilité sociale. Plus cette fluidité est importante, plus elle ouvre la voie à la vocation et donc à l’action ; le déclin des chances de promotion engendre le fatalisme et le retrait ou la violence. Le décalage patent entre les valeurs de la République, que Chirac a rappelées à la télévision, et la réalité vécue de l’échec
ne peut que conduire au dépit, voire à la révolte.
Les conflits sont le signe de la vitalité démocratique
Touraine3 écrivait voici quarante ans, que « la conscience des obstacles à la mobilité sociale augmente avec la conscience de l’expansion ; elle est conscience d’une discordance entre progrès économique et progrès social et, à ce titre, se rapproche de la conscience de classe ». Si la classe populaire d’aujourd’hui n’a pas l’homogénéité, globalement, qu’avait la classe ouvrière jusqu’au milieu du XXe siècle, la situation assez comparable de ces jeunes issus de l’immigration (même origine ouvrière, origines culturelles voire de langue similaires, cadre de vie identique, perspectives d’insertion professionnelle également modestes, etc.) peut conduire à la conscience d’une identité sociale fortement homogène tenant de la conscience de classe et susceptible d’engendrer des mouvements contestataires organisés ; en 1981, cela s’était produit et avait conduit à une grande « marche » à travers la France. Les conflits sont le signe de la vitalité démocratique puisque seules les dictatures ne les autorisent pas et qu’ils « ne peuvent être refoulés que par le despotisme » selon le sociologue Raymond Aron4 (qui écrivait cela du temps où il dirigeait Le Figaro)… A condition que « l’on » sache les écouter et ouvrir la porte de la négociation. La réponse purement sécuritaire avec ses symboles post-colonialistes (couvre-feu) est tout aussi efficace électoralement pour la droite qu’absurde et de courte vue socialement. Toute la question est de savoir quel est l’adversaire de ce mouvement spatialement éclaté. Ne serait-ce pas les élus (voulant faire rentrer des taxes), les industries et les chambres de commerce qui ont sollicité, dans les années 1970-80 la construction de toutes ces cités pour abriter une maind’œuvre ouvrière aujourd’hui plus souvent qu’ailleurs au chômage ? Ne pas admettre un tel face à face, c’est désocialiser et dépolitiser le débat tout en augmentant les chances d’une dérive « communautariste » compensatoire que certains sauront exploiter. C’est à l’Etat, en
tant que garant de l’ordre, d’orchestrer ce dialogue social mais ce n’est pas à lui de payer (selon la vieille recette « bénéfices privés et coûts sociaux ») : c’est à ceux qui ont engrangé les bénéfices de la croissance économique obtenue grâce à ces immigrés que l’on a fait venir. La responsabilité historique des entreprises, ayant su faire des profits sur la base d’une main-d’œuvre à faible coût, et qui aujourd’hui licencient, est patente. A la violence sociale faite à ces ouvriers et à leurs descendants répond aujourd’hui la « violence urbaine » de ceux qui ne croient plus au pacte républicain.
_
1 Selon Loïc J.D. Wacquant : « Pour en finir avec le mythe des cités-ghettos », Annales de la recherche urbaine, n°54, mars 1992.
2 Voir son livre « Les années banlieue », Seuil 1992.
3 Voir « La conscience ouvrière », Seuil, 1966, p. 207.
4 Voir « Les désillusions du progrès », 1965-69 (rééd. Gallimard).
Retour
VSV N°25 Automne 2005